3.
Vendredi 9 juin
« Est irréparable ma naissance puisque me voici. Le passé est irréparable… »
J’ai eu, depuis l’enfance, mon indigestion d’œillades apitoyées, de visages contristés, de trognes de mémères compatissantes, de doléances de nounous morfondues ou patibulaires. Je ne dénombre plus les « pauvre petit malheureux », dont on m’a gratifié, ni les yeux embués qui m’ont scruté, épluché avec désolation comme on effeuille un paquet cadeau contenant de la porcelaine brisée. Même à cet âge adulte où j’écris, j’ai encore droit à des regards d’épagneuls qui soulignent dans un chavirement de paupières la tristesse de mon état.
Si j’avais une distinction à remettre, une médaille de la compassion à attribuer, elle reviendrait sans hésitation à tante Brenda. Tante Brenda n’est pas plus ma tante que le dalaï-lama n’est mon cousin, mais elle n’en fait pas moins véritablement partie de notre famille. Elle en était déjà un des piliers immuables avant ma naissance. Trente ans qu’elle a quitté son Irlande natale pour accompagner mes parents en Ukraine comme aide occasionnelle ! Elle ne s’est jamais séparée d’eux, ni de nous, par voie de conséquence. Monumentale, couronnée d’un invariable chignon roux, affublée d’un accent irréversiblement irlandais et de tenues explorant en boucle la gamme des verts au mépris du reste de l’arc-en-ciel, tante Brenda est et demeure la preuve irréfutable qu’il existe en ce bas monde des êtres échappant aux outrages du temps et aux caprices des modes. Un jour où je demandais à mes parents ce que « inaltérable » voulait dire, je vis leur regard glisser vers notre gouvernante qui traversait la pièce. Il ne m’a pas fallu d’autre explication. En dépit de sa solidité paysanne, tante Brenda est accablée depuis des temps immémoriaux d’un rhume permanent, prétexte à dissimuler une sensibilité à fleur de peau. À la moindre contrariété, elle sort son mouchoir de sa manche en mettant au compte de ses allergies un besoin irrépressible de sangloter. Instigateur autant qu’observateur du phénomène, je l’aurai vue pleurer tous les lacs d’Irlande. Brave cœur ! Elle aura sa médaille. Je lui dois bien cela.
Tante Brenda était là quand j’ai vu le jour il y a vingt-sept ans dans une clinique sordide des environs de Rostov. Elle fut la première à découvrir ma difformité. Je sais par ma mère qu’elle a hurlée quand l’accoucheuse s’est saisie d’une poche de polyéthylène pour m’y enfouir avant mon premier cri. C’était une opération devenue banale dans cette région médicalement sous-équipée d’Ukraine occidentale de supprimer les enfants qui naissaient infirmes des suites de la retombée radioactive qu’avait essuyée cette contrée vingt ans plus tôt. Mon père avait été rappelé au puits quand je suis né. Il se trouvait à plusieurs milliers de mètres sous terre. Ma pauvre mère était tellement rompue par son accouchement qu’elle n’avait pas vu la manœuvre de la sage-femme. Est-ce un bien, est-ce un mal, je dois donc à tante Brenda d’être en vie. Il suffirait que je lui dise cela pour qu’elle se liquéfie d’émotion.
Samedi 10 juin
Mon père avait trente-trois ans quand je suis venu au monde. Marjorie et Clovis avaient respectivement six et quatre ans. L’Ukraine était le deuxième chantier du puisatier. Le succès de sa première entreprise l’avait propulsé à l’avant-scène de l’actualité. On disait des Carvagnac qu’ils étaient les plus grands aventuriers des profondeurs après le professeur Otto Lidenbrock, qui descendit, si on en croit son chroniqueur, monsieur Verne, jusqu’au centre de la terre.
Si l’histoire du grand savant démarre à Hambourg le 24 mai 1863, celle d’Alexandre Carvagnac débuta à Berlin six années avant ma naissance, sur une idée totalement neuve qu’il exposa devant un parterre de sommités politiques et scientifiques au 17e Congrès mondial de l’énergie planétaire. À l’époque jeune marié, bardé de diplômes, il enseignait la sismologie et les techniques de forage au Centre de recherche géologique de l’université de Clermont-Ferrand. Il avait été remarqué par son maître de thèse, le professeur Pacôme Robertson, pour l’originalité d’une étude sur les chambres magmatiques et les fractures rocheuses non comblées de la lithosphère, allant jusqu’à dresser les plans d’un trépan révolutionnaire qui pouvait travailler à des températures avoisinant les mille degrés centigrades pour descendre jusqu’à ces cavités. La décision d’envoyer Carvagnac au congrès de Berlin fut totalement accidentelle. À l’avant-veille du sommet, le vulcanologue Edgar Brichon, qui devait représenter le Centre avec Robertson, fut victime d’un malaise cardiaque. Robertson était déjà à Berlin quand le recteur l’appela en catastrophe.
— Il nous faut remplacer Brichon. Avez-vous quelqu’un à nous conseiller ?
— Comme cela, a priori… Je ne vois personne.
Le congrès a un retentissement mondial. Il constitue une publicité sans précédent pour notre faculté. Un nom, Robertson ! Nous n’allons pas céder notre temps de parole à la concurrence.
— Je pense à…
— Dites !
— Fedor Masdragovitch.
— Soyons sérieux, professeur ! Masdragovitch est touffu, il ne comprend pas lui-même ce qu’il raconte.
— Dans le même domaine que Brichon, nous avons Alexandre Carvagnac. C’est un élément brillant, doué d’une certaine force de persuasion…
— J’ai eu des échos de son travail. L’idée qu’il défend est séduisante mais relève encore de l’utopie.
— Au stade actuel, elle pourrait interpeller l’auditoire. À notre place, je prendrais le risque. L’occasion est trop belle pour ne pas la saisir.
— Eh bien, puisque tel est votre sentiment, allons-y pour Carvagnac. Je vous l’envoie.
J’imagine le couple filant vers Berlin dans les heures qui suivent. Le géologue camoufle sous une barbe courte un bas de visage qui, dégagé, lui donne un air de garnement espiègle. Son épouse, plutôt pâle, rayonne d’une douceur souriante de madone de cire. Elle est à quelques jours d’accoucher, mais les conseils de prudence de son médecin traitant n’ont pas réussi à la confiner chez elle, en retrait de l’événement.
— Tu vas faire une impression terrible avec ton projet, dit-elle avec toute la charge tendre de sa présence.
Elle adoube son mari de sa confiance et de son amour pour qu’il soit mieux à même d’affronter cet auditoire de savants et d’eurocrates, plus souvent enclins à se répandre en grandes déclarations sur la faillite de notre planète qu’à initier de nouvelles idées. Je la vois sur le qui-vive, glissant par moments sa main dans celle de son époux pour ne pas le départir un seul instant de son soutien.
Le train avance à cadence inégale. Les longues fenêtres de la voiture offrent des paysages mutilés aux yeux des voyageurs. Par endroits, des étendues d’herbes grises. Ailleurs, des forêts d’arbres lépreux.
— Quelle désolation ! murmure-t-elle.
Alexandre Carvagnac jette un coup d’œil panoramique puis se replonge dans son dossier. La région qu’ils traversent compte parmi les parties du monde qui ont le plus souffert des retombées de brumes rouges. Il aura fallu ces désastres écologiques pour que les hommes freinent leurs émissions d’oxydes de carbone et se décident enfin à utiliser des énergies propres. Le tribut est lourd et certains dommages difficilement rattrapables. Ainsi cette pathologie qui frappe les résineux et transforme des forêts entières en vastes étendues brunâtres. Les feuillus ne sont pas épargnés. Certaines essences importées tombent en déliquescence et sont menacées de disparaître comme ce fut le cas jadis pour les ormes et les merisiers quand la pollution n’en était encore qu’à ses premiers ravages.
— Il faudra trente ans au moins pour rééquilibrer le biotope, lâche Alexandre.
— Tu crois ?
— Disons vingt ans, rectifie-t-il, revoyant sa prévision à la baisse pour ne pas faire le jeu des catastrophistes.
Le regard de Tamara s’échappe. L’enfant qu’elle porte pèse soudain une meule de pierre dans son ventre et sur son cœur.
Cédant à une détestable habitude, Carvagnac se ronge les ongles. Il est un rien crispé alors qu’il y a quelques heures à peine il faisait des bonds de joie. On le serait à moins ! Avoir comme auditoire tout ce que le monde recèle de compétences en matière d’environnement, d’énergie, de plans de survie de la planète…
— Et s’ils se foutent de moi ?
— On n’en mourra pas, Carvagnac !
Elle se force à sourire.
— T’es ébouriffé comme un plumeau, lance-t-elle.
Elle glisse ses mains souples dans sa chevelure fauve. Elle y met un semblant d’ordre.
— Il faut que tu sois présentable, on va te voir partout !
Le train s’arrête en rase campagne pour un contrôle de radioactivité. Le géologue s’étire.
Je connais plusieurs collègues qui vont tomber des nues.
Il commence à s’amuser. Sa compagne rit. C’est bon signe.
En gare terminale de Berlin, le professeur Robertson attend dans le froid son ancien étudiant. Il est d’une humeur exécrable. Le coup de fil de la veille a bousculé la métronomie du programme qu’il avait orchestré avec le plus grand soin et il va manquer un rendez-vous pris de longue date avec un confrère à l’autre bout de la ville. Pour ce petit homme tendu comme le jarret d’un marathonien après la course, toute la faculté s’est liguée contre lui dans cette affaire. Brichon pour n’avoir pas jugé bon de différer son malaise cardiaque d’une semaine, le recteur pour l’avoir acculé à prendre une décision à l’emporte-pièce, Alexandre Carvagnac pour s’être rappelé à sa mémoire comme une mauvaise pensée. Même les chemins de fer sont incriminés, car il est sept heures trente-deux et ce maudit train, qui devait arriver à sept heures huit et a déjà outrepassé de douze minutes le retard annoncé, n’est toujours pas là. Tout cela est intolérable et le professeur Robertson pestelle sous sa moustache poivre contre ces employés du rail qui ne respectent jamais les horaires, concluant à la hussarde que sans ponctualité plus rien ne peut fonctionner dans le monde, d’où le chaos, l’apocalypse et pourquoi pas la dissolution du système solaire. Trois fois qu’il prend à partie l’échalas en casquette attaché à la surveillance du quai pour qu’il répercute son mécontentement auprès des autorités ferroviaires. Exaspéré par la mollesse de son interlocuteur, Pacôme Robertson passe ses nerfs sur un distributeur de boissons défectueux, quand le train entre en gare avec force soupirs. Il était temps. Maquillée par quelques neiges ramassées en chemin, la locomotive a des airs placides de vieux reptile. Les Carvagnac descendent de voiture quand Robertson surgit. Après des civilités sommaires, les directives du professeur claquent aux oreilles des deux voyageurs comme un fouet au-dessus des fauves. Entre éructations militaires et injonctions télégraphiques, les recommandations donnent le tournis : ce qu’il faut dire, ne pas dire à la conférence du lendemain, les points troubles à éviter, les questions à prévoir, le ton à prendre, qui est qui, les personnalités à craindre, les alliés à espérer. Tout cela au pas de charge entre la gare et l’hôtel, un établissement somptueux embaumant l’encaustique. Le géologue aurait volontiers révisé une dernière fois sa copie dans ce havre de calme et de confort s’il n’avait pris à Marjorie l’idée saugrenue de venir au monde cette nuit-là, justement cette nuit-là !
Alexandre Carvagnac n’a pas été recoiffé par son épouse pour son allocution au 17e Congrès mondial de l’énergie planétaire. Il apparaît livide, les yeux creusés après cette nuit de piétinements angoissés dans les murs de la clinique Eva-Friedman de Berlin.
Il sort ses papiers et introduit son exposé par ces mots :
— J’ai assisté il y a quelques heures à la naissance d’une petite fille à qui je voudrais offrir l’hospitalité d’une planète regagnée à la vie, décontaminée, lavée de nos souillures. Rien qui ressemble en tout cas à ce champ de désolation que j’ai traversé hier pour venir jusqu’à cette tribune.
Sa voix est ample, graineuse par moments. Elle couvre le monde d’un bout à l’autre de l’horizon, elle rend son verdict sans ménagement.
— Je m’inscris en faux contre ceux qui affirment que la planète est incapable d’assimiler ses déchets. Je désapprouve toutes les solutions de stockage de matières toxiques retenues à ce jour parce qu’aucune d’entre elles n’est définitive. Je condamne tous ceux qui s’enrichissent au détriment de notre terre…
Passé ces préliminaires incisifs qui enfreignent déjà les recommandations du professeur Robertson, Alexandre Carvagnac développe son idée, cette idée si simple, si évidente que personne n’a eu la naïveté d’y penser. Il faut une sacrée dose d’humilité pour relayer sans sourire une solution d’enfant.
— L’assemblée s’accorde au moins sur un point, celui de dire que la planète est moribonde, voire condamnée. Elle rêve comme moi d’un trou sans fond ouvert sur le néant, d’une bouche d’enfer dans laquelle on pourrait précipiter les résidus inassimilables qui nous détériorent la vie. En quête de ces abîmes, mes recherches m’ont conduit à me pencher sur ce qui se passe en bas, tout en bas, à mi-chemin de la lithosphère qui recèle, comme vous le savez, quantité de failles et de caves qui sont les fruits d’activités éruptives datant de millions d’années, d’explosions souterraines fortuites, de fractures ou de retraits dans les plaques tectoniques. Bien sûr, ces blessures internes se referment au fil du temps géologique mais ça n’empêche pas de trouver, entre six et huit mille mètres de profondeur, des poches spacieuses où nos déchets pourraient être largués sans risque aucun de resurgir à la surface de la terre. Je suis en mesure de creuser des puits qui déboucheraient dans ces cavités providentielles. Nous pourrions éliminer par ces boyaux nos cimetières nucléaires, les produits indésirables stockés dans nos usines désertées, les dépotoirs empoisonnés qui s’amoncellent en lisière des villes, les boues mortes qui pourrissent nos rivières et nos fleuves, les substances toxiques qui réduisent comme peau de chagrin la vie marine. Il est urgent de mettre hors d’état de nuire les excréments de notre confort et de notre consommation. Il m’apparaît que la planète doit s’offrir un grand nettoyage, une chasse à ce qui outrage la vie, celle d’une petite fille qui est née cette nuit dans un faubourg de Berlin, celle des enfants qui recevront de nos mains ce monde en héritage et que je voudrais voir se baigner dans les fleuves ou la mer comme nos grands-parents, boire l’eau des rivières comme le faisaient nos ancêtres…
Un léger remous envahit la salle.
— Ce congrès est une assemblée d’hommes de science. Il existe des tribunes pour les utopistes, clame soudain de sa voix de stentor le physicien Herman Chester.
Le géologue redresse immédiatement le tir.
— Que M. Chester se rassure, j’entre dès à présent, et pour le temps qu’il me reste, dans la partie technique de mon sujet.
L’assemblée se radoucit quand Alexandre Carvagnac expose, projections à l’appui, le principe mécanique de sa « taraudière », cet ingénieux dispositif de forage mis au point pour traverser la croûte terrestre et déboucher sur des chambres magmatiques ou d’autres cavités.
Des questions fusent sur les méthodes de repérage, les composantes de l’outil, la vitesse de rotation des trépans, les problèmes de pression et de sas. Prisonnier de son temps de parole, l’orateur force le débit. Il abrège. Les systèmes antirefoulement sont passés au bleu car il faut à tout prix parler des réservoirs à déchets, qui ressemblent à de grands boulets de trois mètres de diamètre dont la carcasse est une double coque métallique fourrée d’un mélange d’argile irradiée et d’asbeste. Les planches explicatives qui défilent donnent à l’auditoire l’impression d’assister à une partie accélérée de billard géant.
Le président Oscar Glendorf intervient pour décréter que l’idée est ruineuse et impraticable. L’homme a autorité en la matière. Il tient une chaire de gestion des déchets à l’université de Bologne.
— Le professeur Pacôme Robertson va vous donner une estimation d’un forage parachevé à l’explosif et tubé pour une profondeur de six mille mètres dans une roche de dureté moyenne, lance le conférencier.
L’interpellé se racle la gorge et crache des chiffres. Il est vert ! Le voilà impliqué par cet abruti de Carvagnac dans une thèse controversée, qu’il escomptait bien abandonner au sortir du congrès, comme rat fuyant le navire.
— Si M. Carvagnac veut bien nous dire avec quel bureau d’étude il travaille pour la mise au point d’un projet d’une telle envergure ?
La réponse tombe, candide.
— Nous sommes deux jusqu’à présent, ma femme et moi…
La fin de sa phrase est couverte par un rire énorme rebondissant sur quelques bons mots de l’assemblée. Il est entrecoupé d’invectives lancées à l’adresse du farfelu qui est prié par son président de quitter séance tenante cette tribune prestigieuse. Une déclaration d’Oscar Glendorf clôt l’incident.
— Nous sommes confus d’avoir ouvert notre 17e Congrès sur une farce. Nous pouvons d’ores et déjà vous assurer que pareil dérapage ne se produira plus.
Marchant dans Berlin jusque tard dans la nuit, mon père erra sans but des heures durant avant de reprendre le chemin de la clinique où l’attendait le pleur fragile et déchirant d’une petite fille. Les murs de la chambre, peints à l’émail blanc, s’écaillaient de tristesse.